L' amour aveugle est souvent un amour violent.
Il était une fois un petit pantalon de pyjama qui pleurait
dans son coin, chaque matin. Il était tout chiffonné au fond d’un lit, et surtout très triste. Vous allez tout de suite me demander pourquoi il pleurait. Eh bien parce que toutes les nuits il était mouillé. Oui, il était mouillé par du pipi !
Un matin je l’ai découvert qui disait : « Je ne veux plus être mouillé, je n’ai pas fait de mal, je suis gentil … je ne comprends pas pourquoi on me fait pipi dessus ! »
Peut-être que vous croyez que je suis fou, vous allez me dire qu’un petit pantalon de pyjama ne peut pas parler ! Et vous avez raison. Il ne parle pas comme nous, mais il parle à sa façon. D’abord si on le regarde bien, si on le tient serré dans ses bras, si on met son oreille tout contre lui, eh bien, je vous l’assure, on entend des choses . Oh bien sûr, ce ne sont pas des mots, mais comment vous dire, ce sont des sensations, comme une musique triste.
Vous savez, quand on veut bien se donner la peine de
regarder quelqu’un, de le prendre dans ses bras, de respirer doucement, d’écouter comment son cœur bat, comment la vie circule en lui, on entend alors beaucoup de choses, plein de choses silencieuses.
Et justement je dois vous parler du petit garçon qui faisait pipi au lit toutes les nuits sur ce petit pantalon de pyjama. C’était un enfant très mal à l’aise, parce qu’il aimait son papa et même temps il était très en colère contre lui. Je vais vous l’expliquer.
Ce petit garçon aimant sa maman et aussi son papa, mais un jour, quand il était petit, il avait vu son papa et sa maman dans un mouvement de colère taper sur sa maman. Oui, oui, lui donner une gifle et la maman tomber à terre. Cela l’avait beaucoup effrayé, il n’aimait pas dormir dans la même maison que son papa.
Depuis ce petit garçon disait à tout le monde : » Mon papa a fait une bêtise, il a frappé ma maman… » mais tout au fond de lui, il avait surtout de la peine. Il voulait de tout son cœur que cela ne recommence plus.
Que plus jamais son papa ne puisse frapper sa maman même quand ils n’étaient pas d’accord. Ce petit garçon ne savait pas encore que si on n’est pas d’accord, on peut quand même se parler, on peut utiliser les mots mais pas les coups pour se dire ce que l’on ressent.
C’était comme le petit pyjama, qui voulait qu’on lui parle, plutôt qu’on lui fasse pipi dessus.
Je dois vous dire que si je connaissais un autre petit enfant qui faisait pipi dans sa culotte, mais lui dans la journée.
« Je ne peux pas me retenir », disait-il, tout malheureux.
Il était vraiment malheureux car il sentait bien qu’il décevait son papa, qu’il inquiétait sa maman.
Il aurait tellement voulu leur dire qu’il avait peur qu’ils se séparent. Qu’il redoutait qu’ils se disputent et même qu’ils se fassent du mal quand ils parlaient un peu fort, l’un contre l’autre. Il les aimait très fort, c’était un enfant fidèle qui aurait voulu que ses parents s’entendent bien. Il les entendait le soir dans on lit se disputer, papa qui élevait la voix, maman qui pleurait. Lui il croyait que c’était à cause de lui.
Peut-être un jour pourra-t-il parler de tout cela avec l’un ou
l’autre de ses parents, peut-être pourra-t-il dire aussi toute la colère qu’il y a en lui de ne pas se sentir entendu pour des choses qui paraissaient petites ou banales pour les parents, mais qui sont si importantes pour lui.
Je ne le sais pas, mais en attendant il dit beaucoup, beaucoup de choses avec son pipi dans sa culotte.
Un conte de Jacques Salomé "Contes à aimer Contes à s'aimer" chez Albin Michel. Un Conte que j'ai voulu vous faire partager en vous lançant cette invitation à découvrir les autres du même auteur. Merci aux illustrateurs anonymes (dessins trouvés sur Google images).

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